DAVID COHEN ///// INCARNATIONS ET PENDUS DAVID COHEN ///// NCARNATIONS ET PENDUS au milieu de fragments de corps, d’ossements ou de débris qui apparaissent dans d’autres œuvres évoquant la Ballade des pendus de François Villon ? « Frères humains qui après nous vivez, n’ayez les cœurs contre nous endurcis....Quand à la chair, que trop avons nourrie, elle est piéça (depuis longtemps) dévorée et pourrie. Et nous les os devenons cendre et poudre... ». La Ballade des pendus nous renvoie aux corps humains jetés à la rigueur des éléments, soleil, pluie et vent, qui par leur acharnement les torturent. « l a pluie nous a lessivés et lavés. Et le soleil, desséchés et noircis... Pies corbeaux, nous ont les yeux crevés... ». Ces même corps, Abel Meeropol , les a décrits dans cette scène champêtre d’un Sud valeureux, Stange fruit , chanté par Billie Holiday . « l es yeux exorbités et la bouche tordue....C’est le fruit que les corbeaux cueillent, rassemblé par la pluie, aspiré par le vent, pourri par le soleil, lâché par les arbres. Here is a strange and bitter crop . C’est là une étrange et amère récolte »*. Un thème récurrent semble animer ces toiles exposées. Celui de la chair. Non celle resplendissante des œuvres classiques, la chair lumineuse des femmes du Titien ou du Tintoret, ni même celle des corps réalistes, intensifiant le réel, de l ucian Freud ou des carcasses d’animaux de Soutine. C’est ici une chair éclatée, dévorée et pourrie , celle de la Ballade des pendus , qui nous renvoie au corps et à sa décomposition. Dans ces toiles, un immense chaos nous saisi. Amas sauvage de tissus, de formes et de couleurs, tout s’enchevêtre. l e schmattès devient corps, rebut, déchet, pourriture. l e corps décomposé redevient cendre et poudre . l a beauté éphémère du monde disparait. A la place surgit l’insupportable du corps, son essence mortelle et putrescible, la charogne de Baudelaire. Et pourtant vous serez semblable à cette ordure/ A cette horrible infection / Etoile de mes yeux, soleil de ma nature/ Vous, mon ange et ma passion !... Cette épitaphe de FrançoisVillon, ce mémento mori , qui inspire tant les tableaux de David Cohen, nous invite à célébrer la Vie. À propos des grands monochromes de David Cohen. Par Jean-François Rabain Neuropsychiatre et pédopsychiatre On entend des bruissements, des crissements de pas sur les feuilles jaunies , jonchant le sol par temps d’automne. On est à la fois hors et dans le tableau. l es couleurs nous appellent, nous envahissent et nous voilà transportés dans l’autre monde, celui des souvenirs, des sensations que nous croyions oubliées. Feuilles d’automne. Soleils couchants. Sanglots longs, berçant mon cœur d’une langueur monotone... l es formes s’agitent, loin de nous, hors de nous, mais les couleurs les rassemblent, donnant leur force et leur sens aux éléments disjoints. De grandes monochromies jaunes ou de lumière noire donnent un nouveau parcours, une nouvelle vie, aux feuilles d’automne qui les constituent. Feuilles d’automne emportées par le vent, en ronde monotone tombent en tourbillonnant... D’autres grands tableaux monochromes, au bleu profond, nous transportent dans la nuit, tel des Rothko dont l’horizon nous déplace vers l’infini. Ces tableaux sont des nuits étoilées protégeant notre sommeil. Ils guident nos rêves vers des espaces improbables au fur et à mesure que les bleus changent de profondeur. La nuit remue , écrit h enri Michaux. Quelques traits blancs surgissent dans l’espace du tableau, étoiles filantes que rien n’arrête, un peu plus loin des galaxies éclatent en bulles sur la toile... Voie lactée, ô soeur lumineuse, des blancs ruisseaux de Canaan... Rien de plus vivant qu’un ciel d’été. Rien de plus poétique aussi. l es grands monochromes bleus de David Cohen nous emmènent irrésistiblement vers les soirs bleus d’été du poète... Mais pourquoi les étoiles n’illuminent-elle pas le ciel ? Et comment expliquer le noir de la nuit ? l e ciel nocturne est noir, nous dit la cosmologie moderne, car même si l’Univers est infini, la lumière des étoiles les plus lointaines ne nous est pas accessible. l a peinture, cependant, est un art mnémonique, un art qui fixe l’ombre évanescente, un art qui retient les ombres, en cela fille de Mnémosyne. On remarque assez vite, en effet, que des matériaux étranges surgissent au milieu de certains tableaux, des vêtements usés jusqu’à la corde, des chiffons, des shmattès . Etranges objets qui ressemblent à des ombres, à des corps qu’ils ont un jour entourés, enserrés, réchauffés et qui se retrouvent, là, jetés à l’état de déchet, de rebut. Une mémoire du rebut ? Dépouilles d’une enfance jetées là en vrac par l’adolescent rageur ou bien traces d’un passé traversant la nuit obscure, d’un passé qui ne passe pas ? Ces vêtements épars parcourent l’espace comme à la recherche de corps depuis longtemps disparus. Nacht und Nebel. Nuit de l’humanité. Ombres, doublures du monde, pure absence toujours présente, manque qui subsiste et qui nous hante. Quelle est cette part d’ombre ? Spectres, fantômes, doublures de l’invisible, mémoire du monde ? Peut-être ces vêtements se balancent-ils Par les soirs bleus d’été , j’irai dans les sentiers, Picoté par les blés, fouler l’herbe menue : Rêveur, j’en sentirai la fraicheur à mes pieds. Je laisserai le vent baigner ma tête nue. Je ne parlerai pas, je ne penserai rien : Mais l’amour infini me montera dans l’âme, Et j’irai loin, bien loin, comme un bohémien, Par la Nature, - heureux comme avec une femme. Sensation Arthur Rimbaud * Southern trees bear a strange fruit Blood on the leaves and blood at the root Black body swinging in the Southern breeze Strange fruit hanging from the poplar trees Les arbres du Sud portent un étrange fruit, Du sang sur les feuilles et du sang aux racines, Un corps noir qui se balance dans la brise du Sud, Étrange fruit suspendu aux peupliers. Pastoral scene of the gallant South, The bulging eyes and the twisted mouth, Scent of magnolia sweet and fresh, Then the sudden smell of burning flesh! Scène pastorale du valeureux Sud, Les yeux exorbités et la bouche tordue, Parfum de magnolia doux et frais, Puis l’odeur soudaine de chair brûlée ! Here is fruit for the crows to pluck, For the rain to gather, for the wind to suck, For the sun to rot, for the trees to drop, Here is a strange and bitter crop. C’est un fruit que les corbeaux cueillent, rassemblé par la pluie, aspiré par le vent, Pourri par le soleil, laché par les arbres, C’est là une étrange et amère récolte. Stange fruit Billie Holiday

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