DAVID COHEN ///// CONFÉRENCE “LE DOUBLE” filiation, mais cela dépasse le strict lien père-fils ou mère-fille évoqué précédemment. En effet, dans ce cas, l'image du double vient aussi témoigner d'une quête de Dieu, d'une quête de spiritualité. L'Autre devient une abstraction à laquelle on se réfère en le vénérant (ou en le refusant sur le même mode dans les philosophies volontairement athéistes). Dans le domaine de l'art, je ne prendrai que trois exemples qui ont à mon sens tous une profonde dimension poétique, quelle que soit la force et l'intensité du travail de ces artistes qui expriment leur profond sentiment de révolte. Les deux premiers sont des sculpteurs, Frans Krajcberg et Magdalena Abakanowicz, le troisième est poète, François Villon. L'œuvre de Krajcberg (qui au passage a vécu avenue du Maine pendant près de 20 ans dans les années 60 avec Guadagnucci) souvent qualifiée par certains de révolte écologique, doit être à mon sens entendue dans toute sa complexité narrative, poétique, biographique et surtout spirituelle. Il est certain que d'un point de vue narratif, son travail est un cri de révolte contre le pouvoir de l'homme et du feu. Il s’érige contre la maltraitance, qui se déroule sous ses yeux, et que l'homme fait subir à la forêt amazonienne. En récupérant racines, branches, troncs entiers calcinés après les défrichages, en les utilisant dans ses œuvres sculpturales et les positionnant sur un mode totémique, outre la valeur esthétique et poétique de ces scupltures-installations, Krajcberg rend compte aussi de sa propre histoire et de sa quête de spiritualité ou encore de communion avec les hommes. En effet, comment ne pas faire lien avec son expérience de la Shoah, lui qui dans l'après guerre fuit l'Europe pour se réfugier au Brésil qui deviendra sa terre d'accueil, pas le Brésil des mégapoles mais le Brésil de la nature, de la forêt sauvage, des grands espaces où il aime méditer, où il installera son atelier, où il cherchera ses pigments et où il finira par construire sa maison dans un arbre centenaire. Le travail de Magdalena Abakanowicz se situe dans un registre un peu différent et on peut dire que le module élémentaire de son art et à la fois sa mesure, c'est l'homme lui-même. L'homme du point de vue de sa condition, du point de vue de sa position dans le monde contemporain, mais également du point de vue de ses égarements dans l'excès, de son anonymat dans les foules, de son ressenti nostalgique de l'enfance. Le travail que je veux évoquer ici ? Ceux sont les installations de foules le plus souvent en bronze, mais également en bois, pierre, beaucoup plus rarement en céramique. Par exemple l'installation de la foule de dos évidés et assis dans le musée de la ville d'Hiroshima. Cette œuvre vient rappeler les milliers de morts et même la ville entière que le bombardement atomique détruisit pendant la deuxième guerre mondiale. Si le monument au mort d'Hiroshima s'incarne dans le seul bâtiment qui ait survécu à la bombe, pour beaucoup d'habitants, l'œuvre d'Abakanowicz a la force des œuvres qui font mémoire, non pas une mémoire architecturale, mais une mémoire incarnée dans le souvenir des survivants et dans la rémanence des âmes perdues. D'ailleurs, Villon enfermé dans un cachot, attendant son exécution, n’eut-il pas les mots suivants : "frères humains, qui après nous vivez, n'ayez les cœurs contre nous endurcis, car si pitié de nous pauvres avez, Dieu en aura plus tôt de vous mercis... "et encore un peu plus loin" puis ça, puis là, comme le vent varie, à son plaisir sans cesser nous charrie, plus becquetés d'oiseaux que dés à coudre, ne soyez donc de notre confrérie ; mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !". Cette méditation à Dieu, cet appel à la figure de l'Autre comme profondément humaine car partageant d'inéluctables vicissitudes de la souffrance et de la mort, c'est ce que questionnent tous ces artistes et que l'on retrouve aussi dans le magnifique Jérémie pleurant la destruction du temple de Rembrand. En effet, dans cette œuvre tardive, on peut se demander si l'allégorie que Rembrandt propose de la vision de Jérémie prédisant la destruction du Temple de Jérusalem, n'est pas également une allégorie sur sa propre condition, sur son âge avancé et donc sa mort prochaine, car beaucoup voient dans son Jérémie son propre double. Dans le champ de la psychopathologie, un syndrome vient confirmer combien cette image du double de soi vient convoquer le rapport à Dieu, les concepts d'immortalité et de damnation : le syndrome de Cotard. Il s'agit d'un délire méta-mélancolique survenant le plus souvent chez des hommes ou des femmes profondément déprimés. Il associe des idées de négation d'organe ou de concept comme l'existence même, de damnation, d'immortalité et/ou d'énormité. Ainsi, une patiente qui s'avérait être la seule survivante de sa famille toute décédée pendant la Shoah, s'accusait-elle de tous les maux pendant ses délires mélancoliques: ses organes étaient bouchés, elle ne pouvait plus déféquer, tout pourrissait à l'intérieur; mais ses urines envahissaient le monde, empoisonnaient tous les enfants de la terre, faisant d'elle le plus grand criminel nazi, damnée qu'elle était d'avoir survécu et d'être immortelle. Pour conclure ces propos, je souhaite évoquer un travail de Manuela Morgaine intitulé Icelectric. Il s'agit d'une performance pendant laquelle est projeté sur un bloc de glace un film qui raconte l'électricité à travers tout ce qu'elle incarne de puissance divine d'une part et maléfique d'autre part, ou encore de chaleur et de vie mais aussi de mort et d'effroi; enfin, ce qu'elle véhicule en terme de guérison lorsque par exemple on l'utilise pour guérir des syndromes de Cotard pendant des séances d'électrochocs, mais aussi de souffrance lorsqu'on l'utilise pour torturer et faire souffrir. Les trois extraits que j'ai choisi sont d'abord un impact de foudre, ensuite une séance d'électroconvulsivothérapie et enfin un montage où l’on voit superposées l'ombre du psy et la dernière scène de Pierrot le Fou, sachant qu'en chaque psy il y a bien un peu de folie qui sommeille. 1. Conférence donnée le 26/04/2007 au Palais de Tokyo dans le cadre du cycle de conférences accompagnant l'exposition "Matière - Antimatière". 2. Georgieff N et Jannerod M. Beyond consciousness of external reality: a "who" system for consciousness of action and self-consciousness. Conscious Cogn 1998; 7: 465-477. 3. Fossati P, Hevenor SJ, Graham SJ, Grady C, Keightley ML, Craik F, Mayberg H. In search of the emotional self: an FMRI study using positive and negative emotional words. Am J Psychiatry 2003; 160: 1938-1945. 4. Viding E, Blair RJ, Moffitt TE, Plomin R. Evidence for substantial genetic risk for psychopathy in 7-year-olds. J Child Psychol Psychiatry 2005; 46: 592-597. 5. Nance WE et Kersey MJ. Relevance of connexin deafness to human evolution. Am J Hum Genet 2004; 74: 1081-1087. 6. Whiten A, Horner V, de Waal F. Conformity to cultural norms of tool use in chimpanzees. Nature 2005 ; 437: 737-740 7. Chacun peut voir l'ensemble de la performance sur le site www.enverscompagnie.com puis en cliquant "Icelectric" Références
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