DAVID COHEN ///// CONFÉRENCE “LE DOUBLE” On peut également rappeler les délires d'incarnation animale comme par exemple les délires lycanthropiques où le sujet a la conviction délirante qu'il s'est transformé en loup ce qui peut le conduire à déambuler à quatre pattes en aboyant. Là encore ces formes délirantes qui sont rares se voient essentiellement dans les délires schizophréniques. Venons en maintenant à l'idée du double qui rend compte de son rapport à l'Autre. Nous l'aborderons avec la même idée de prendre des exemples variés issus de l'art, des sciences et de la psychopathologie. Pour plus de clarté, je distinguerai les champs social et culturel d'une part, des questionnements philosophiques, c'est-à-dire du double dans son rapport à l'autre quant à leurs humanités respectives. Pour rendre compte dans la littérature scientifique comment intervient au plan social la notion de double c'est-à-dire de Même identitaire au plan des relations sociales, je prendrai deux exemples très différents. Le premier est résumé dans les travaux de Nance et Kersey qui se sont intéressés à la fréquence et l'évolution au cours du temps des surdités d'origine génétique. L'existence d'une culture sourde s'appuyant sur des écoles spécialisées, l'utilisation d'une langue des signes propre, comporte un certain nombre de conséquences sociales, entre autre l'augmentation de la fréquence des mariages entre personnes sourdes. Aux Etats-Unis où on peut suivre l'évolution de la surdité sur des registres nationaux depuis près de 200 ans puisqu'ils ont eu leur première école spécialisée au début du 19ème siècle, on a constaté une augmentation sensible du nombre d'hétérozygotes au gène DFNB1 qui est la première cause de surdité d'origine génétique dans ce pays. Nance et Kersey ont montré que cette augmentation est simplement liée au fait que ce gène est arrivé au hasard des migrations initiales des populations indo-européennes au cours du 17 et 18 ème siècle. De la même manière, dans l'île de Benkala dans l'archipel de Bali, la surdité est si fréquente qu'il existe une langue de signes indigène. On retrouve là encore une augmentation des mariages entre sourds. Dans cette population le gène incriminé est DFNB3 présent à titre hétérozygote chez 17% des habitants de l'île. Enfin le troisième exemple que prennent ces auteurs concerne certaines tribus de Bédoins d'Israël chez qui on retrouve une fréquence de surdité de 2,6% qui s'explique par un système de mariages favorisés entre cousins germains même si les mariages entre sourds sont interdits. Du coup, dans ces populations on a une augmentation de toutes les pathologies récessives dont les surdités d'origine génétique. A contrario, les auteurs pour le gène DFNB1 prennent l'exemple de la Mongolie où la fréquence est très faible ; mais il est vrai qu'on n'a pas en Mongolie d'école spécialisée pour l'apprentissage de la langue des signes puisque la première a été créée en 1995 et du coup on ne constate pas une augmentation de mariages entre sourds ni d'augmentation au cours du temps de la fréquence du gène DFNB1 comme aux Etats-Unis. Le deuxième exemple est issu des travaux de Whiten et al (2005). Ces auteurs ont mis en évidence l'importance de normes sociales et de phénomènes d'identification conforme à la femelle dominante dans des procédures d'apprentissage expérimentales chez des chimpanzés. En quelques mots, ces auteurs ont entraîné deux femelles dominantes de deux groupes différents de chimpanzés à deux techniques différentes permettant d'obtenir d'un même distributeur des petits bonbons très appréciés des chimpanzés. La première technique consistait à appuyer sur un bouton, la seconde à soulever un crochet, dans tous les cas la conséquence était la distribution d'un bonbon. Ces femelles ont été ensuite replacées dans leur groupe d'appartenance, chacun des groupes étant constitué de 16 individus. Les auteurs ont suivi très conscien- cieusement comment l'apprentissage de la technique par la femelle dominante pouvait diffuser au sein de chacun des groupes. Sans rentrer dans le détail, ils ont constaté que tous les chimpanzés sauf deux vont apprendre la technique de leur femelle dominante alors qu'aucun ne l'apprend dans un groupe contrôle sans apprentissage. La majorité des chimpanzés va garder la technique première du groupe qui reste stable dans le temps. Cela dit, plusieurs individus dans chaque groupe ont découvert la méthode alternative, mais tous sauf deux reviendront à la méthode majoritaire de leur groupe d'appartenance, montrant là une attitude conformiste. Dans le champ de l'art, le travail de Beta Siebel et Günther Heilfurth est également paradigmatique de cette dimension de double comme rapport à l'autre et ce à un double registre. D'une part c'est l'essence même de leur travail artistique, photographique pour Beta Siebel et sculptural pour Günther Heilfurth, qui pose la question du rapport à l'autre à travers le visage qui parle. Les références philosophiques à Levinas sont omniprésentes tant dans leur travail sur le visage et au-delà de la face qu'ils présentent au monde, que dans leur rapport éthique à leur propre travail. Pour ce qui me concerne, j'y vois un autre registre, celui de deux artistes qui sont également mari et femme dans la vie. En effet, comment ne pas relever que la question du couple dans sa construction de vie mais également dans la trajectoire artistique de chacun ne s'inscrit pas au cœur de celles-ci puisque le rapport à l'autre peut s'envisager en premier lieu comme le rapport à l'âme sœur. Dans le champ de la philosophie, et de la littérature, il y a foison d'exemples qui rendent compte de cette dynamique du double comme un rapport à l'autre. Je ne citerai que deux des exemples les plus remarquables. Chez Nietzsche on peut se demander qui est Zarathoustra si ce n'est un double imaginaire avec qui le philosophe converse. De même, dans la pensée de Levinas, on peut se demander qui est l'Autre. On ne peut se résoudre, quels que soient les écrits de Levinas sur le judaïsme et le Talmud, à n'y voir que l'incarnation d'un Autre divin. En effet, il dit bien "est-ce qu'en étant au monde, je ne prends pas la place de quelqu'un". Pour terminer cette partie qui concerne le double comme rapport à l'autre, on ne peut faire l'économie de la question du temps qui passe. Cette question d'ailleurs fera lien avec la dernière partie de mon propos, sachant que le temps qui passe, et c'est ce que j'aborderai maintenant, renvoie à la question de la transmission. Dans toutes les cultures, la question de la transmission s'inscrit dans un rapport de transmission des Mêmes. Lorsque cela n'est pas le cas, c'est toujours dans le cadre d'exceptions. Les Mêmes, ce sont les lignées de même sexe, c'est-à-dire la transmission père-fils et la transmission mère-fille. La figure 5 présente deux toiles tirées de la série "écriture", la première est un autoportrait, la seconde un portrait d'un de mes fils Raphaël. Cette série s'inscrit dans un jeu de signifiants qui d'écritures superposées confine à l'abstraction. Un travail de Mâkhi Xenakis, tirée de la série "petites créatures" et intitulée mère et fille reprend cette question dans la confrontation des positions hiérarchiques des femmes sculptées, ou comment la transmission de la question de la féminité se pose entre cette femme et son enfant. LE DOUBLE COMME SOURCE OU DESTIN DU DESIR D'ETERNITE ET D'IMMORTALITE Le double comme source ou destin du désir d'éternité, du désir d'immortalité, ce n'est pas autre chose dans une première approximation que le double comme trace laissée après la mort. On voit là le lien qu'il y a avec les questions autour de la
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