DAVID COHEN ///// CONFÉRENCE “LE DOUBLE” frontale, pendant les expériences épileptiques, un double peut habiter le sujet du fait de l'expérience de conscience modifiée. Un patient de 17 ans avait ainsi l'habitude de convoquer un frère imaginaire avec qui il conversait lors des crises épileptiques. On peut s'interroger si certains autoportraits de Van Gogh réalisés après des moments de démence épileptiques ne viennent pas à la fois interroger, et en même temps reconstruire et donner un sens identitaire, à un moment de confusion extrême qui s'accompagne le plus souvent d'une rupture de conscience et donc d'un sentiment de discontinuité du moi. LE DOUBLE COMME RAPPORT A L'AUTRE Il est difficile de parler du rapport à l'autre, c'est-à-dire à son frère humain, sans en passer d'abord par le double comme rapport à soi. En effet, la question du double peut s'inscrire dans un questionnement intérieur, dans un rapport à soi. C'est par exemple l'animal, le monstre qui veille en chacun, sa face cachée. C'est aussi dans la psychologie analytique la question de la bisexualité psychique des psychanalystes freudiens, ou encore la question de l'archétype animus/anima de la psychologie Jungienne. En psychologie, cette dimension renvoie inévitablement à la notion d'individuation, lors du développement du bébé d'abord par rapport aux premières figures d'attachement avec son corrélat qui est le sentiment de sécurité intérieure ou d'attachement sécure ; de l'adolescent ensuite par rapport aux figures parentales et familiales avec son corrélat d'engagement dans une sexualité aboutie et une vie digne ; de l'adulte enfin par rapport aux signifiants ou objets collectifs (archétypes). D'ailleurs Jung a insisté à plusieurs reprises dans son œuvre sur l'importance de la théorie des contraires d'une part au plan de la psychologie, mais également dans la plupart des préceptes religieux ou de spiritualité philosophique. La théorie des contraires pose comme hypothèse que tout imago consciente dispose d'une imago opposée inconsciente, au même titre que dans la théorie physique, toute matière dispose d'une forme d'antimatière. Cette dimension renvoie aussi au plan psychologique à la façon dont certaines images collectives sont investies. Si on prend par exemple la fonction du loup garou comme incarnation collective de fantasmes cannibaliques qui existent en chacun de nous, on peut y voir assez simplement de nombreux développements tant dans le champ des rapports sociaux et religieux, comme dans les pratiques de sorcellerie, que dans l'imaginaire narratif, par exemple dans certains contes d'enfants. Pour reprendre la figure de l'autoportrait dans la peinture, on peut légitimement penser que certains autoportraits de Bacon viennent questionner cet être en lui, ce même plein de souffrance et de pulsionnalité invasive, un animal qu'il a parfois du mal à dominer. Gigi Guadagnucci, sculpteur toscan virtuose du marbre, intrigue aussi par la diversité voire l’opposition relative entre son parcours d’homme et sa trajectoire d’artiste, même si les deux sont indissociables. Opposant au fascisme, résistant dans le Vercors, ancien légionnaire, il s’installe tout naturellement à Paris dans l’après guerre. Il est vite reconnu pour sa virtuosité et sa capacité à parler avec la pierre. Il réalise beaucoup d’œuvres monumentales pour des collections publiques et privées et des institutions. A partir des années 80, c’est dire la soixantaine dépassée, il réalise une série de fleurs en marbre délicates, souvent aériennes, légères bien qu’en pierre et du coup si fragiles. Dans une discussion récente, il accepta l’idée que ces fleurs venaient à révéler sa part de double féminin qu’il n’a jamais niée. Beaucoup plus spéculatif sur le plan des hypothèses, on peut s'interroger si les très nombreuses femmes que Willem de Koenig a peint dans les années 60 ne viennent pas nous proposer une représentation sublimée de l'anima du peintre. Dans une veine assez proche, j'avais réalisé pour mon faire-part de mariage un couple à deux têtes venant symboliser à la fois les contraintes de l'intimité et de l'engagement, et la rencontre de l'âme sœur (figure 3). Les exemples suivants restent dans la lignée du double comme rapport à soi-même, mais dans une perspective un peu plus psychopathologique. En restant toujours dans le monde de l'art, l'œuvre de Hans Bellmer est d'une telle complexité, qu'elle n'autorise pas facilement les tentatives de simplification. Son œuvre est présentée à juste titre comme une œuvre pivot au sein du mouvement surréaliste par ce qu'elle interroge pour l'humain de son rapport à l'érotisme et aux pulsions sexuelles d'une part, et également des mouvements conscients/inconscients, très influencé en cela par les théories psychanalytiques contemporaines. Pour autant, on ne peut ignorer chez Bellmer que la question du double est présente tant dans sa vie que dans on œuvre. D'abord parce que sa seconde épouse lui donnera des jumelles Béatrice et Dariane, que d'autre part sa compagne à partir des années 50 Unica Zürn est un écrivain allemand célébré et reconnu, qui souffre d'une pathologie schizophrénique. De plus dans un de ses essais intitulé "Petite anatomie de l’image" il aborde cette question du double et de la représentation de soi. Bellmer y prend comme exemple certaines données qu'il a puisées dans les travaux du neurologue Jean l’Hermite sur l'image du corps. Enfin son œuvre graphique abonde d'exemples le plus souvent féminins, où on retrouve de nombreux thèmes dont bien entendu la question de l'érotisme, mais également la matrice, le rapport de l'image du corps avec la représentation corporelle, tout ce qui est conscient, préconscient ou inconscient dans le rapport à son corps, ainsi que la thématique du double. De très nombreux dessins sont construits sur un axe de symétrie ou une répétition de parties du corps (visages, troncs, parties sexuelles ou membres). Dans l'œuvre d'Antonin Artaud, l'être en souffrance qu'il porte en lui, qui l'envahit dans les moments de décompensation psychiatrique grave, est omniprésent. Dans ses poèmes bien sûr, dans lesquels on peut relever la citation suivante : "Qui suis-je, d'où viens-je ? Je suis Antonin Artaud, vous verrez mon corps actuel voler en éclats et se ramasser sous dix mille aspects notoires, un corps neuf où vous ne pourrez plus jamais m'oublier". La syntaxe énigmatique et le rythme dit bien combien psyché et corps volent en éclat pour se ramasser lors des moments de décompensation. Il revendique d'ailleurs de manière très constante cette partie de lui-même qui le traverse ou au contraire que lui traverse à certains moments de son existence. Son plaidoyer radiophonique antipsychiatrique et surtout anti-électrochocs, est de ce point de vue tout à fait poignant. Pourtant, ses autoportraits la plupart du temps sous forme de dessins ou d'encres, nous présentent le plus souvent une image relativement fidèle de son aspect externe. C'est dans les notes volontiers laissées de manière anodine dans les blancs des pages que l'on retrouve le bouillonnement interne. Pour terminer sur cet aspect du double comme rapport à soi, dans le champ de la psychopathologie, je dois signaler que certaines formes de pathologies délirantes s'expriment clairement dans cette lignée, comme les délires de transformation corporelle que l'on retrouve parfois dans la schizophrénie. Dans ces cas, ces idées délirantes touchent le plus souvent l'homme qui ressent son corps se transformer en femme dans un mouvement d'anxiété en général extrêmement violent.

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